Viva d'Aina Clotet

Viva d’Aina Clotet

Viva l’après de la tempête, ou l’apprentissage de la vie

Il y a des films qui racontent une histoire. Et puis il y a ceux qui auscultent un état, une faille, un vertige. Viva, premier long métrage d’Aina Clotet, appartient à cette seconde catégorie. Derrière son titre solaire se cache un film d’une infinie mélancolie, traversé par une question simple et pourtant abyssale : comment recommencer à vivre lorsqu’on a frôlé la mort ?

Rarement le cinéma aura abordé avec une telle justesse ce territoire presque invisible qu’est l’après-maladie. Là où tant de récits s’arrêtent au combat contre le cancer, Viva choisit le moment le plus déroutant : celui où l’on est censé aller mieux. Mais que signifie « aller mieux » quand le corps conserve les cicatrices de l’épreuve et que l’esprit, lui, demeure hanté par la peur de disparaître ?

Nora, interprétée avec une bouleversante pudeur par Aina Clotet elle-même, ne cherche pas tant à guérir qu’à réhabiter son existence. Son corps est devenu un territoire étranger. Son couple, autrefois refuge, semble désormais trop étroit pour contenir ce désir immense de vivre qui l’envahit. Entre son compagnon de toujours et la passion inattendue qui surgit avec un homme plus jeune, elle ne cherche pas seulement un nouvel amour ; elle cherche à retrouver le regard qu’elle porte sur elle-même.

C’est là toute la force du film : ne jamais réduire ses personnages à leurs fonctions dramatiques. Personne n’est coupable. Personne n’est idéal. Tom n’est pas le mari délaissé, Max n’est pas l’amant fantasmé. Tous deux regardent Nora avec une douceur presque désarmante. Le véritable conflit est ailleurs : dans cette lutte intérieure entre le désir de vivre intensément et la peur de souffrir encore.

Aina Clotet filme le corps avec une délicatesse rare. Dès l’ouverture, un sein écrasé par les plaques froides d’une mammographie donne le ton. L’image est brutale, presque clinique, mais elle contient déjà tout le film : un corps comprimé, malmené, avant de tenter de retrouver sa liberté. Plus tard, lorsque Nora dévoile sa poitrine marquée par les cicatrices à son nouvel amant, la scène évite toute dramatisation. Elle devient un geste de confiance. Un instant suspendu où le désir survit à la blessure.

Le regard de la réalisatrice ne s’arrête pourtant jamais au seul destin de son héroïne. Autour d’elle gravitent des personnages tout aussi fragiles : une amie enceinte rongée par l’angoisse, un étudiant paralysé par l’éco-anxiété, une mère incapable de dire « je t’aime » autrement qu’en appliquant de la crème sur la cicatrice de sa fille. Cette scène, l’une des plus bouleversantes du film, résume à elle seule ce que Viva raconte de la famille : un amour souvent maladroit, parfois rugueux, mais profondément enraciné.

Car Viva parle aussi de solitude. Celle qui s’invite dans les salles d’attente des hôpitaux, dans les chambres conjugales, dans les silences des repas familiaux. Nora est entourée, pourtant elle demeure seule face à la conscience aiguë de sa finitude. Le film ne cherche jamais à résoudre cette contradiction. Il l’accompagne avec une infinie tendresse.

Ce qui frappe surtout, c’est l’équilibre miraculeux entre le tragique et le burlesque. Aina Clotet revendique l’influence de Mr Bean pour penser le corps comme moteur de comédie. Cela pourrait sembler incongru dans un récit sur la maladie. C’est précisément ce qui rend Viva si singulier. Les maladresses, les quiproquos, les gestes absurdes viennent sans cesse désamorcer le pathos. Le rire n’efface jamais les larmes ; il leur offre simplement un contrepoint. On rit parce que les personnages continuent d’être vivants. On pleure parce qu’ils savent désormais que cette vie est fragile.

La mise en scène épouse constamment les contradictions de Nora. Elle avance, recule, trébuche, repart. Comme son héroïne, le film refuse les certitudes. Il préfère les zones grises, les hésitations, les élans contrariés. Cette liberté de ton est sans doute ce qui impressionne le plus dans ce premier long métrage. Aina Clotet ne cherche jamais à démontrer ; elle observe, écoute, accompagne.

À travers la sécheresse qui frappe la Catalogne, la biologiste qu’est Nora étudie paradoxalement la longévité tandis que le monde semble s’assécher autour d’elle. À quoi bon vivre cent vingt ans si la planète brûle ? Cette question écologique, discrète mais persistante, élargit encore le récit : les angoisses individuelles deviennent celles d’une génération entière, confrontée à la précarité du vivant sous toutes ses formes.

Viva est un film sur le corps blessé, mais aussi sur le corps désirant. Sur l’amour qui se transforme sans disparaître. Sur les liens familiaux qui résistent malgré leurs maladresses. Sur la peur de mourir qui révèle, paradoxalement, un appétit féroce pour la vie.

Sans jamais sombrer dans le mélodrame, Aina Clotet signe une œuvre profondément humaine, traversée d’émotions contradictoires où le rire côtoie les larmes avec une étonnante évidence. Son cinéma ne cherche pas à rassurer. Il préfère rappeler que vivre, c’est accepter de ne jamais être tout à fait guéri de ses peurs.

Sort en salle le 21 octobre 2026
Comédie dramatique d’1h53
De Aina Clotet et Par Aina Clotet, Valentina Viso
Avec Aina Clotet, Marc Soler, Naby Dakhli

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