L’art d’avoir toujours raison
Dans la petite salle feutrée du Théâtre Tristan Bernard, une conférence originale se donne des airs de démonstration scientifique. À la tribune, deux chercheurs très sérieux ou du moins qui en empruntent tous les codes, déroulent une méthode prétendument infaillible pour conquérir le pouvoir. Leur laboratoire ? La GIRAFE, acronyme improbable du Groupe Interdisciplinaire de Recherche pour l’Accession aux Fonctions Électorales. Leur objet d’étude : rien de moins que l’art d’avoir toujours raison.
Le titre annonce la couleur. L’Art d’avoir toujours raison s’inscrit dans cette tradition de théâtre qui préfère la dissection à la dénonciation frontale. Ici, pas de noms cités, mais des figures reconnaissables, des postures familières, des tics de langage que chacun pourra rattacher à l’actualité politique récente. La pièce avance masquée, mais frappe juste.
Sous couvert de pédagogie, les deux conférenciers livrent au public, transformé pour l’occasion en promotion de candidats en devenir, un véritable kit de survie électorale. Comment bâtir un programme sans jamais s’y enfermer ? Comment dissoudre le conflit sans rien résoudre ? Comment parler longtemps, clairement, fermement… sans jamais rien dire ? Et surtout, question cardinale : comment conserver l’avantage, même lorsque les faits vous contredisent ?
Le dispositif est simple, presque minimaliste. Et c’est précisément là que réside sa force. Car tout se joue dans la langue. Dans ses glissements, ses détours, ses pièges. La pièce devient alors une réjouissante leçon de sémantique appliquée, où chaque mot est une arme, chaque phrase un écran de fumée potentiel.
On pense évidemment à L’Art d’avoir toujours raison, ce petit traité ironique sur les stratagèmes rhétoriques. Mais ici, le théâtre donne chair à ces procédés. Les figures de style deviennent gestes, les sophismes prennent voix, et l’absurde n’est jamais très loin, pour le plus grand plaisir du public.
Car le spectacle est drôle, franchement drôle. Un humour précis, parfois grinçant, qui ne cherche pas l’éclat facile mais s’appuie sur l’intelligence du spectateur. On rit de reconnaissance, souvent. Un peu jaune, parfois.
Mais réduire la pièce à une satire politique serait passer à côté de ce qu’elle touche de plus universel. Derrière les stratégies électorales se dessine une réflexion plus large sur nos échanges quotidiens. Qui n’a jamais contourné une question gênante ? Reformulé pour mieux esquiver ? Insisté, non pour convaincre, mais pour avoir le dernier mot ?
En cela, L’Art d’avoir toujours raison dépasse largement le cadre de la vie publique. Elle ausculte nos petites lâchetés ordinaires, nos arrangements avec la vérité, notre rapport parfois trouble au langage.
Au sortir de la salle, une impression persiste : et si nous étions tous, à notre échelle, des apprentis candidats de la GIRAFE ?


Laisser un commentaire