La raison du plus fou
La raison du plus fou
Quand Rousseau et Diderot se livrent à une partie d’échecs jubilatoire
Deux philosophes, un échiquier et une vieille amitié qui tourne au règlement de comptes. Au Lucernaire, Franck Mercadal imagine une joute aussi drôle qu’intelligente entre Rousseau et Diderot. Une jolie surprise de cette rentrée théâtrale.
Il fallait oser faire monter Rousseau et Diderot sur scène pour autre chose qu’un cours d’histoire des idées. Franck Mercadal relève le défi avec La raison du plus fou, Rousseau VS Diderot, une comédie contemporaine qui transforme une querelle philosophique en duel théâtral.
Le point de départ est historique : lorsque Rousseau publie ses Confessions et s’en prend à plusieurs de ses anciens compagnons de route, Diderot s’inquiète. L’amitié entre les deux hommes, autrefois si féconde, est désormais fissurée. Sur scène, cette rupture prend la forme d’une partie d’échecs. Une idée simple, mais diablement efficace : ici, les pions avancent pendant que les mots frappent.
Les Lumières, version piquante
Pas question, heureusement, de transformer le spectacle en dissertation sur le XVIIIᵉ siècle. La philosophie est bien là, mais elle se glisse dans les répliques, les silences, les provocations et les traits d’esprit.
Rousseau et Diderot s’affrontent sur leurs idées, leurs ambitions et leurs conceptions de l’existence. Mais derrière les grands principes, ce sont surtout deux hommes que l’on découvre : susceptibles, brillants, orgueilleux, parfois de mauvaise foi.
C’est précisément ce mélange entre pensée et mauvaise foi qui fait le sel du spectacle.
On parle politique, littérature, morale et liberté, mais sans jamais perdre le fil de la comédie. Les dialogues fusent. L’ironie affleure. Et le spectateur, loin d’avoir l’impression d’assister à une leçon de philosophie, se retrouve embarqué dans une conversation qui pourrait presque être celle de deux vieux amis se disputant autour d’une table.
Quand l’intime rattrape les idées
Le plus intéressant est peut-être là : sous le duel intellectuel se joue une histoire beaucoup plus personnelle. Derrière Rousseau et Diderot, il y a deux hommes qui se sont estimés avant de s’éloigner. L’échiquier devient alors le symbole de cette relation abîmée. Chaque coup porte en lui une stratégie, une attaque, une revanche. La partie d’échecs devient une partie d’ego. Et c’est ce qui donne à la pièce sa dimension profondément humaine. Les grands penseurs ne sont plus des figures figées dans les manuels scolaires. Ils doutent, s’emportent, cherchent à convaincre et, surtout, cherchent à prendre le dessus.
Une comédie qui fait travailler les neurones
Mise en scène par Grégori Baquet, la pièce repose largement sur l’énergie du face-à-face entre Grégori Baquet et Franck Mercadal. Leur duel fonctionne comme un véritable ping-pong verbal, avec ses accélérations, ses provocations et ses moments de tension. La mise en scène privilégie la clarté et le rythme, laissant toute sa place au texte et aux comédiens. Le spectacle dure 1h15 : juste assez pour développer les enjeux sans s’appesantir. Une forme courte, nerveuse, qui permet à la pièce de conserver son allant.
« Une pépite de la rentrée théâtrale intelligemment drôle »
Dans une programmation contemporaine où l’on cherche parfois à opposer le théâtre qui fait réfléchir à celui qui divertit, La raison du plus fou choisit de ne pas trancher. On peut rire et réfléchir dans la même minute.
C’est sans doute ce qui rend cette pièce particulièrement réjouissante. Elle ne cherche pas à vulgariser la philosophie à tout prix, pas davantage à impressionner par son érudition. Elle fait quelque chose de plus rare : elle donne envie de s’intéresser aux idées parce qu’elles sont incarnées par des personnages vivants. On ressort avec quelques interrogations sur Rousseau, Diderot et les querelles intellectuelles des Lumières, mais surtout avec le sentiment d’avoir passé un excellent moment au théâtre.
Une comédie savante, mais jamais pédante. Littéraire, mais jamais poussiéreuse. Philosophique, mais franchement drôle. Une petite pépite à découvrir au Lucernaire cette rentrée.
L’équipe artistique
De Franck Mercadal
Mise en scène Grégori Baquet
Avec Grégori Baquet et Franck Mercadal
Musique Michel Korb
Lumières Stéphane Baquet
Production / Diffusion Compagnie Vive
Partenaires Conseil départemental de Lot-et-Garonne, Ville d’Agen, Nouveau Théâtre du Jour.
Du 2 septembre au 15 novembre 2026 au Théâtre Noir
Mercredi > samedi 20H30| Dimanche 17H – 1h15
53 rue Notre-Dame-des-Champs 75006 Paris
