Interview de Jean-Marc Daniel,
Chapitre II – La dette en vedette
Théâtre de Poche-Montparnasse
Aujourd’hui, l’économie semble traverser de nombreuses turbulences. Entre inflation, mutations du travail et défis écologiques, comment comprendre notre époque ?
Un des mots les plus souvent utilisés pour décrire la situation économique est le mot « crise ». Son usage remonte aux débuts du XIXe siècle. C’est Jean Charles Léonard Simonde de Sismondi (1773/1842) qui est le premier économiste à l’avoir employé. Il définit une crise comme un « dérangement des opérations industrielles et des transactions commerciales ». Or, depuis 1975, la France est persuadée de vivre en permanence en crise. Cependant, la richesse nationale n’a pas cessé de s’accroître depuis 1945, sauf ponctuellement à l’occasion des récessions de 1975, 1992/1993, 2008/2009 et 2020. La génération des 25/50 ans d’aujourd’hui est celle qui dans l’histoire a le plus haut niveau de vie tout en ayant à fournir le moins de travail.
Dès lors, l’enjeu est d’identifier les problèmes qui vont se poser et surtout de les faire comprendre. Ainsi, la mutation du travail qui provient pour l’essentiel du progrès technique, est associée à ce que les économistes appellent la « destruction créatrice » dont la conséquence est de faire disparaître certains emplois mais globalement d’améliorer le pouvoir d’achat et de réduire la pénibilité du travail.
En fait les trois problèmes majeurs du moment sont le défi écologique, le vieillissement de la population et en France, depuis 2002, une tendance à substituer la dette au travail. Nous nous endettons plus pour travailler moins et cela ne peut pas durer : c’est ce constat qui est au centre de mes causeries actuelles du lundi soir au Théâtre de poche
L’inflation est un sujet majeur. Comment vous interprétez ce phénomène aujourd’hui ?
Vous avez mis en effet l’inflation au rang des « turbulences » actuelles. De fait, la hausse récente du prix du pétrole a relancé les discours sur un retour de l’inflation, rappelant les alarmes qui ont suivi le déclenchement en 2022 de la guerre en Ukraine. A l’époque, il était de bon ton d’accabler de sarcasmes ceux qui prédisaient que la hausse des prix serait « temporaire ». Pourtant, ils avaient raison. En février dernier, la hausse des prix sur un an qui avait atteint en zone euro 10,6% en octobre 2022 y avait été ramenée à 1,9%. Paul Krugman, un économiste américain qui a eu le Prix Nobel, s’est même demandé comment on avait pu et on pouvait parler « d’inflation »…
En effet, l’évolution des prix réclame une analyse précise reposant sur la définition de ce qu’est vraiment l’inflation.
Cette définition est donnée par l’Insee : « L’inflation est la perte du pouvoir d’achat de la monnaie qui se traduit par une augmentation générale et durable des prix. Pour évaluer le taux d’inflation, on utilise l’indice des prix à la consommation (IPC) qui permet de suivre, mois par mois, l’évolution des prix et donc d’apprécier les tensions inflationnistes ».
Les économistes font souvent la distinction entre l’inflation « au sens de Cantillon » (du nom d’un économiste franco-irlandais du XVIIIe siècle) et celle « au sens de Ricardo » (du nom du célèbre économiste anglais du début du XIXe siècle). Dans le premier cas, seuls certains prix augmentent. La hausse n’est alors ni générale, ni durable. Dans le second cas, tous les prix augmentent à un rythme régulier et soutenu, y compris le prix du travail que mesurent les salaires.
Puisque l’augmentation des prix qui menace en ce moment est manifestement conjoncturelle et principalement centrée sur l’énergie, elle relève de l’approche de Cantillon.
Dans les années 1960/1970, il y avait de l’inflation : entre 1966 et 1986, les prix à la consommation augmentaient en moyenne de 8% par an. Depuis le passage à l’euro, jusqu’à aujourd’hui, cette augmentation n’a été que de 1,7% par an. En 1970, avant le premier choc pétrolier, une heure de Smic permettait d’acheter 3 litres d’essence. Aujourd’hui, selon l’endroit, elle permet d’acheter entre 5 et 6 litres d’essence.
Quel impact sur une ville comme Paris ?
Mes propos sur l’inflation peuvent paraître tendancieux. Mais ils correspondent à une réalité qui est le décalage entre la perception par la population et la réalité des prix. Néanmoins, il est un domaine où les prix ont fortement augmenté, un domaine qui ne relève pas de la consommation immédiate puisqu’il s’accompagne de la constitution d’un patrimoine, c’est celui de l’immobilier.
Dès le milieu des années 80, à partir de raisonnements parfois complexes liant la dette publique, la politique des banques centrales et les comportements de la population, les économistes ont annoncé que le prix de l’immobilier dans les grandes villes allait augmenter. Un économiste américain du nom de Robert Barro expliquait ainsi qu’en baissant les impôts des classes moyennes, Reagan leur faisait un cadeau immédiat, mais qu’une conséquence indirecte serait la hausse du prix du mètre carré à New York, si bien qu’in fine, ces mêmes classes moyennes seraient obligées de quitter Manhattan …
Pouvez-vous nous parler de votre analyse d’expert de l’IA sur l’économie ?
Je me référerai à un grand économiste de la fin du XXe siècle, à savoir Alfred Sauvy. Il plaidait que le progrès ne supprime pas les emplois mais en change la nature. C’est ce qu’il appelait le « déversement économique ». Les champs d’hier se sont vidés tandis que se remplissaient les usines. Les usines se vident tandis que se remplissent les bureaux. Avec l’intelligence artificielle, les bureaux vont se vider tandis que les appartements des autoentrepreneurs vont se multiplier.
C’est la destruction créatrice dont la conséquence sera celle des précédentes phases d’innovation : plus de pouvoir d’achat, plus de temps libre.
Peut-on rester optimiste face à ces défis ?
Ma première causerie au Théâtre de Poche s’appelait « à quoi faut-il s’attendre ? » J’y rappelais une anecdote célèbre associée à la reine Elisabeth II d’Angleterre. En novembre 2008, alors qu’elle visitait la prestigieuse London School of Economics (LSE), elle a demandé à ses hôtes : « Comment se fait-il que personne n’ait vu venir la crise que nous traversons ? »
La direction de la LSE a alors tenu à superviser la rédaction par les membres les plus éminents de la profession d’une réponse qui a été envoyée en juillet 2009 à Buckingham Palace. Sur le fond, les rédacteurs attribuent la récession de 2009 d’abord à une politique monétaire trop laxiste, ensuite au refus de corriger les déséquilibres de balance des paiements courants (c’est-à-dire des comptes extérieurs) tant de la part des pays déficitaires comme les Etats-Unis que des pays excédentaires comme la Chine, l’Allemagne, le Japon ou les pays pétroliers. Or ce problème de déséquilibre des comptes extérieurs s’est plutôt aggravé sans que les populations n’en soient alertées…
Mais le plus intéressant reste la conclusion de cette réponse à la Reine : « En résumé, Votre Majesté, l’incapacité à prévoir la date, l’importance et la gravité de la crise et à la contenir traduit, bien qu’elle ait de multiples causes, avant tout un échec de l’imagination collective de personnes brillantes et intelligentes, tant au Royaume-Uni que dans les autres pays. »
Cela signifie que non seulement les économistes ne sont pas des voyants mais comme le disait en 1852 l’économiste Gustave de Molinari : « Malheureusement, l’économie n’est pas en faveur aujourd’hui. On lui fait rudement expier la persistance incommode avec laquelle elle répète à tous, gouvernants et gouvernés, ouvriers et maîtres, riches et pauvres, des vérités qui paraissent être si peu agréables à entendre ».
En définitive, le message que je délivre au Théâtre de poche a été formulé là encore par un économiste du XIXe siècle, à savoir Michel Chevalier, qui était professeur d’économie au collège de France. Interrogé sur sa vision de l’avenir de la France après la Guerre de 1870 et la crise économique de 1873, il répondait que la solution résidait dans 4 mots : « Travail, Epargne, Instruction, liberté »
Jean-Marc Daniel sur scène
La dette publique au cœur d’une causerie aussi éclairante que réjouissante
Le Théâtre de Poche-Montparnasse accueille un rendez-vous singulier où économie et scène se rencontrent : Jean-Marc Daniel, Chapitre II – La dette en vedette. Tous les lundis à 21h, l’économiste bien connu du grand public propose une causerie vivante, accessible et non dénuée d’humour autour d’un sujet brûlant : la dette publique française.
Passée de 21 % du PIB en 1980 à 115 % fin 2025, la dette interroge autant qu’elle inquiète. Derrière ces chiffres, Jean-Marc Daniel pointe une forme d’insouciance persistante des responsables politiques, malgré des promesses répétées d’inverser la tendance. Fidèle à son style pédagogique et incisif, il invite le public à réfléchir à cette trajectoire et à ses implications.
S’inspirant de la célèbre formule de l’économiste du XIXe siècle Frédéric Bastiat « L’État, c’est la grande fiction à travers laquelle tout le monde s’efforce de vivre aux dépens de tout le monde » , Jean-Marc Daniel questionne notre rapport collectif à la dépense publique et relance un débat plus actuel que jamais : à quoi faut-il réellement s’attendre ?
Mais loin d’un cours magistral, le spectacle se veut avant tout un moment de partage. L’économiste, habitué des médias, cultive un ton direct et souvent malicieux qui rend les enjeux économiques accessibles à tous. Une promesse : apprendre, comprendre… et passer un bon moment.
Informations pratiques :
- Titre : Jean-Marc Daniel, Chapitre II – La dette en vedette
- Lieu : Théâtre de Poche-Montparnasse, 75 boulevard du Montparnasse 75006 PARIS
- Dates : Tous les lundis à 21h, à partir du 19 janvier
- Tarifs :
- Plein tarif : 28 €
- Tarif réduit : 22 €
- Moins de 26 ans : 10 €
Production du Théâtre de Poche-Montparnasse en collaboration avec ETHIC et Sophie de Menthon.
Une occasion rare d’aborder l’économie autrement sur scène, en direct, et avec esprit.


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