Eleonora Duse

Eleonora Duse

En salle dés le 14 janvier – 2h 02min

Biopic de Pietro Marcello avec Valeria Bruni Tedeschi

Eleonora Duse, remarquable

Faire un film sur Eleonora Duse relève presque de la provocation. Comment saisir à l’écran une actrice qui refusait la captation, se méfiait des images et croyait l’art condamné dès qu’il se fige ? C’est pourtant ce paradoxe que le film consacré à la grande tragédienne italienne explore avec une délicatesse bienvenue, préférant l’ellipse au portrait figé, l’évocation à la démonstration.

Ici, pas de biopic académique ni de reconstitution en costumes empesés. Le film avance à pas feutrés, comme à l’image de son sujet. À partir d’archives rares, de photographies tremblées, de critiques d’époque et de fragments de correspondance, il tente moins de raconter une vie que de restituer une présence ou plutôt une manière d’être au monde. Duse n’y apparaît jamais comme une « diva », mais comme une force intérieure, une actrice qui jouait en se retirant, laissant le spectateur faire le chemin vers elle.

Le cœur du film bat autour d’un mystère : pourquoi Duse a-t-elle tant marqué ses contemporains alors que si peu d’images subsistent ? La réponse se dessine en creux. Le montage insiste sur les silences, sur les visages de ceux qui parlent d’elle plus que sur les faits eux-mêmes. Témoignages d’historiens du théâtre, extraits de lettres brûlantes, regards d’actrices d’aujourd’hui : tous évoquent une même secousse. Duse aurait changé la manière de jouer, en osant la fragilité, l’inachevé, la fatigue même un sacrilège à une époque ivre de grandiloquence.

Le film revient longuement sur sa relation avec Gabriele D’Annunzio, mélange incandescent de création et de domination. Mais là encore, le propos évite le sensationnel. Ce n’est pas la romance qui intéresse, mais ce qu’elle dit du prix à payer pour une femme artiste à la charnière des XIXᵉ et XXᵉ siècles. Duse y apparaît prisonnière des mots des autres, tout en les transcendant sur scène, comme si le jeu était pour elle une manière de reprendre possession de soi.

Un chapitre émouvant est consacré à Cenere, l’unique film tourné par Duse. Le long-métrage en fait un objet fantomatique, presque un malentendu historique : la trace d’un art qui ne supporte pas d’être fixé. Les images, belles et lointaines, semblent confirmer ce que Duse pressentait son génie appartenait au présent, à l’instant partagé, non à la reproduction.

Sans jamais céder à l’hagiographie, le film esquisse aussi une figure étonnamment contemporaine. Duse apparaît comme une anti-star avant l’heure, rétive au marché, hostile à l’idée même de carrière, préférant disparaître plutôt que se répéter. Une attitude qui résonne aujourd’hui, à l’ère de la surexposition et de la performance permanente.

Au fond, ce film sur Eleonora Duse ressemble à son sujet : pudique, parfois insaisissable, mais profondément habité. Il accepte de ne pas tout montrer, de ne pas tout expliquer. Et c’est sans doute sa plus grande réussite. En sortant de la projection, on n’a pas l’impression de « connaître » Duse. On a plutôt le sentiment rare de l’avoir approchée comme un souffle, une vibration persistante, qui continue longtemps après que l’écran s’est éteint.

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