A la beauté de nos rêves
Il est des cinémas qui se construisent à contre-courant, loin des normes établies et des contraintes de l’industrie, portés par une nécessité intérieure, une énergie collective et une foi inébranlable dans la puissance des images. Le cinéma de Rabah Ameur-Zaïmeche appartient à cette famille rare. Depuis Wesh wesh, qu’est-ce qui se passe ? (2001) jusqu’à Route algéricaine (2026), le cinéaste développe une œuvre libre, sauvage et insoumise, traversée par une même quête de liberté. Sous la direction de Cyril Neyrat, A la beauté de nos rêves propose d’explorer cet univers singulier, ses engagements esthétiques et politiques, ainsi que les liens humains qui en constituent le cœur battant.
Né à Beni-Zid, dans le massif forestier de Collo, et grandi en Seine-Saint-Denis, Rabah Ameur-Zaïmeche réalise ses films en France et en Algérie. Ce parcours, entre territoires, histoires et imaginaires, nourrit une œuvre attentive aux marges, aux communautés et aux formes de résistance qui traversent le monde contemporain. Son cinéma ne cherche pas à se conformer aux représentations dominantes : il invente ses propres chemins, déplace les regards et fait de chaque film un espace d’expérimentation. Les personnages y échappent aux assignations, les récits s’émancipent des conventions et les images portent la trace d’une liberté conquise collectivement.
Cette liberté ne relève pas seulement d’un choix formel. Elle engage une manière de produire, de travailler et de faire communauté. Rabah Ameur-Zaïmeche résume cette démarche en des termes qui éclairent profondément sa pratique : « Ce sera à chaque fois la même méthode : familiale, fraternelle, petite équipe, petit budget, l’énergie de l’auteur autour de laquelle vient converger celle de tous. » Une méthode fondée sur la confiance, le partage des responsabilités et la circulation des énergies, où la création se construit dans la rencontre plutôt que dans la hiérarchie. Le cinéaste poursuit : « Et c’est d’abord de l’amour. Ça ne peut pas être autre chose. »
Cette déclaration pourrait constituer l’un des fils conducteurs de A la beauté de nos rêves. Car il ne s’agit pas seulement d’interroger une filmographie, mais de comprendre ce qui rend possible une œuvre singulière : la fidélité à une vision, l’invention de modes de production autonomes et la capacité de réunir autour d’un projet des sensibilités et des expériences différentes. Le collectif n’y apparaît pas comme un simple moyen de fabrication, mais comme une condition essentielle du geste artistique. Il devient une manière de vivre le cinéma, de préserver son indépendance et de faire de la création un acte profondément humain.
Réunissant les contributions de Robert Bonamy, Julien Chantraine, Luc Chessel, Jacques Deschamps, Nacira Guénif, Tahar Kessi, Cyril Neyrat, Nathalie Quintane, Olivier Séguret, Élodie Tamayo, Gaël Teicher et Marcos Uzal, l’ouvrage ouvre un espace de réflexion autour de cette œuvre et de ses multiples résonances. La diversité des auteurs réunis témoigne de la richesse des approches possibles : esthétique, critique, politique et sensible. Sous la direction de Cyril Neyrat, ces regards contribuent à saisir les lignes de force d’un cinéma qui refuse les frontières trop étroites entre les formes, les genres et les appartenances.
Avec ses 448 pages, La beauté de nos rêves invite ainsi à considérer les huit films de Rabah Ameur-Zaïmeche comme les étapes d’une recherche toujours en mouvement. De Wesh wesh, qu’est-ce qui se passe ? à Route algéricaine, se dessine une trajectoire qui ne sépare jamais l’invention cinématographique de la question du monde dans lequel elle prend forme. Chaque film semble reprendre cette même exigence : trouver une manière juste de raconter, de filmer et de faire exister des vies, sans renoncer à leur complexité ni à leur puissance de transformation.
Le titre de l’ouvrage évoque alors moins un idéal abstrait qu’une possibilité concrète : celle de continuer à rêver ensemble, de créer en dehors des chemins balisés et de défendre un cinéma dont la liberté repose autant sur ses images que sur les relations qui les rendent possibles. Dans un paysage culturel souvent soumis aux impératifs de rentabilité et de standardisation, l’expérience de Rabah Ameur-Zaïmeche rappelle qu’une autre façon de faire des films demeure possible, fondée sur l’indépendance, la fraternité et l’invention collective.
Publié en juillet 2026 en coédition avec le FIDMarseille, La beauté de nos rêves se présente ainsi comme une invitation à découvrir ou à redécouvrir une œuvre qui fait de l’insoumission une force créatrice. Un livre consacré à un cinéaste pour qui filmer signifie aussi rassembler, résister et ouvrir des horizons. Parce que la beauté, dans ce cinéma, ne se réduit jamais à ce qui apparaît à l’écran : elle réside également dans l’élan commun qui donne naissance aux films, dans les rêves que l’on partage et dans la liberté que l’on choisit de construire ensemble.
Sous la direction de Cyril Neyrat
En coédition avec le FIDMarseille
448 pages — 14 × 21,5 cm — Juillet 2026
ISBN : 978-2-35137-405-4
