***COUP DE COEUR DE LA REDACTION »
« Un coup de poing saisissant »
À la Comédie-Française, Une Mouette électrise Tchekhov et nous renvoie à nos propres lignes de faille
Il y a des soirs de théâtre dont on sort différent, un peu sonné, comme après un orage trop proche. Une Mouette d’Anton Tchekhov, présentée à la Comédie-Française dans la mise en scène d’Elsa Granat, est de ceux-là. Une expérience dense, vibrante, presque brutale par moments, qui ne trahit jamais le texte original mais le traverse de part en part, le recharge d’électricité contemporaine et le rend, paradoxalement, plus lisible encore.
On croit connaître La Mouette. On pense en maîtriser les lignes : Nina, jeune femme persuadée de sa vocation d’actrice ; Konstantin Treplev, fils mal aimé d’une mère écrasante, écrivain en devenir ; Arkadina, actrice célèbre, narcissique et cruelle sans le vouloir ; Trigorine, auteur reconnu, chasseur de vies autant que de mots. Pourtant, Elsa Granat ne se contente pas de « monter » la pièce : elle l’augmente. Un préambule inédit éclaire l’enfance de Kostia, sa relation trouble à sa mère, ce moment fondateur où l’on promet à un enfant des merveilles ou bien où l’on place sur lui les curseurs de sa propre réussite, de ses frustrations, de ses ambitions inassouvies.
Ce geste n’est pas décoratif. Il dit quelque chose de notre époque, obsédée par l’accomplissement personnel, par la réussite visible, par l’injonction à « être soi » sans jamais interroger le poids des héritages affectifs. Car Tchekhov, médecin de formation, observateur ironique et lucide de l’âme humaine, n’a jamais cessé de raconter cela : la difficulté de vivre, l’ennui qui ronge, les servitudes invisibles qui entravent les élans les plus sincères. Il avait de l’humour, Tchekhov un humour sec, parfois cruel mais il savait surtout regarder ses personnages sans les juger, comme on ausculte un patient que l’on sait condamné à lutter.
Au centre de cette lutte, il y a Nina. Et il y a la mouette. Symbole évident, mais jamais simpliste. La mouette est l’oiseau libre, heureuse près de son plan d’eau, avant d’être abattue par le chasseur Trigorine. Elle est l’image de l’existence de Nina elle-même : aimée par Konstantin, qui écrit pour elle une pièce, persuadée que le théâtre sera sa pierre philosophale, son passage vers une vie plus vaste. Elle s’enfuit avec Trigorine, écrivain reconnu, amant de la mère de Kostia double trahison, double aveuglement. Elle ne rencontrera ni la gloire ni la reconnaissance espérées. Reniée par sa famille, délaissée par son amant, elle paiera le prix fort d’un monde qui promet aux femmes la liberté de créer, tout en les écrasant dès qu’elles tentent de la saisir.
Relue « à l’aune de notre société », Une Mouette devient un miroir acéré de la pression exercée sur les femmes dans la création : être inspirée, mais pas dérangeante ; libre, mais pas ingrate ; ambitieuse, mais jamais au détriment des autres. Nina incarne cette contradiction. Elle est une figure allégorique de la liberté de l’artiste, certes, mais une liberté fragile, offerte en pâture au premier porteur de fusil venu. À l’heure où l’on célèbre la radicalité, où l’on exige du théâtre qu’il soit à la fois politique, intime et pragmatique, la pièce frappe juste : faut-il bouleverser les autres pour accomplir son art ? Et qui paie le prix de cette secousse ?
La mise en scène d’Elsa Granat répond par la forme autant que par le fond. Le décor est résolument contemporain : un espace modulable, un rideau végétal qui évoque autant la nature rêvée que sa domestication, des éclairages vifs qui accompagnent l’orage intérieur des personnages. La bande-son, mêlant rock, électro et références TikTok, pourrait sembler risquée ; elle s’avère d’une précision redoutable, inscrivant Tchekhov dans notre présent sans jamais l’écraser sous l’effet.
Et puis il y a les acteurs de la troupe, dans une prestation que l’on peut qualifier sans exagération de magistrale. Les corps sont engagés, les voix tranchantes, le jeu d’une intensité presque électrique. On sent les comédiens se mettre à nu, accepter une forme de brutalité émotionnelle pour mieux raconter l’impossibilité d’être pleinement soi dans un monde saturé d’attentes. Cette Mouette est une pièce coup de poing, étourdissante, qui ne cherche pas à ménager le spectateur. On n’en sort pas indemne et c’est tant mieux.
« L’auteur est aussi un enfant ». Un enfant à qui l’on a promis de belles choses, ou à qui l’on a demandé trop tôt d’être à la hauteur. En redonnant à Une Mouette cette dimension intime et politique à la fois, Elsa Granat rappelle que le théâtre n’est pas un refuge confortable, mais un lieu de tension, de mise à l’épreuve, de vérité. Un art vivant, radical dans son pragmatisme, qui nous oblige à regarder nos propres renoncements.
À la Comédie-Française, Une Mouette ne plane pas au-dessus de l’eau : elle plonge, elle lutte, elle se débat. Et dans ses battements d’ailes désespérés, c’est un peu de notre époque que l’on entend battre.
Informations pratiques
Comédie-Française – Salle Richelieu
1 Place Colette, 75001 Paris, France
Jusqu’au 11 janvier 2026 à la Salle Richelieu.
Représentations en soirée (20 h30) et quelques matinées (14 h00)
Billets à partir d’environ 6 € jusqu’à ~48 €
Environ 2 h30 sans entracte.
Métro : Palais-Royal – Musée du Louvre (lignes 1 & 7), Pyramides (lignes 7 & 14)
Bus : lignes 21, 27, 39, 48, 67, 68, 69, 81, 95 desservent le quartier.


Laisser un commentaire