***COUP DE COEUR DE LA REDACTION***
Un cinéma qui ne cherche pas à convaincre, mais à faire ressentir.
Sorda
Dans le sillage d’un certain cinéma espagnol contemporain qui fait de l’intime un champ de bataille politique, Sorda, premier long métrage de Eva Libertad, s’impose d’emblée comme une œuvre rare, presque nécessaire. Portée par Miriam Garlo et Álvaro Cervantes, le film prolonge et amplifie le geste initial du court métrage éponyme révélé en 2021, pour en faire une expérience sensorielle et émotionnelle d’une intensité peu commune.
Dès ses premières séquences, Sorda frappe par sa lenteur habitée. Une lenteur qui n’est jamais poseuse, mais profondément signifiante : elle épouse le rythme perceptif d’Ángela, femme sourde confrontée à la maternité dans un monde pensé pour les entendants. Libertad ne cherche pas à sursignifier, encore moins à didactiser. Elle installe, patiemment, un espace où le regard devient le premier vecteur de narration, où chaque geste, chaque micro-expression porte une charge dramatique. Le film parle, paradoxalement, par ce qu’il retire : le son, souvent, s’efface, se dérobe, laissant place à des vibrations, des grésillements, des perceptions fragmentées. Un choix de mise en scène d’une intelligence rare, qui immerge le spectateur sans jamais le manipuler.
Ce dispositif trouve son incarnation la plus bouleversante dans l’interprétation de Miriam Garlo. Sa présence, à la fois calme et incandescente, traverse le film avec une justesse sidérante. Elle exprime tant avec si peu qu’elle impose un silence presque sacré autour d’elle. Il est difficile de ne pas penser que cette performance mérite tous les prix d’interprétation possibles : elle ne joue pas, elle habite. Face à elle, Álvaro Cervantes compose un Héctor d’une douceur désarmante. Rarement le cinéma aura donné à voir une masculinité aussi sincère, aussi précieuse. Son amour pour Ángela, incommensurable, irrigue chaque plan. Et pourtant, cet amour ne suffit pas toujours.
Car Sorda est aussi le récit d’un glissement. Celui d’un couple qui, malgré la tendresse et l’attention mutuelle, se heurte à une réalité sociale implacable. Le film capte avec une acuité presque douloureuse les regards de jugement, la pression diffuse mais constante d’un environnement validiste. Il y a, dans ces scènes du quotidien : à la crèche, dans l’espace public … une violence sourde, insidieuse, qui instille chez Ángela un sentiment de culpabilité et d’inutilité. Libertad filme ces moments sans emphase, mais avec une précision clinique.
Et puis il y a cette scène d’accouchement, d’une dureté presque insoutenable. Non pas spectaculaire, mais viscérale. Elle condense tout ce que le film explore : la solitude, la peur, l’incommunication.
Le spectateur, privé de repères sonores, est plongé dans une expérience limite, où l’empathie devient presque physique. Peu de films osent aller aussi loin dans le partage d’une subjectivité.
Ce qui impressionne, au-delà du sujet…encore trop peu traité au cinéma, c’est la maîtrise formelle de Libertad. Le travail sur le son, évidemment, mais aussi sur le cadre : des plans larges qui laissent exister les corps, la langue des signes, les distances qui se creusent. La caméra, organique, semble respirer avec les personnages. Le montage, tout en retenue, accompagne l’évolution émotionnelle sans jamais la surligner.
Sorda est un film percutant précisément parce qu’il refuse l’esbroufe. Il avance à pas feutrés, mais laisse des traces profondes. Un film indispensable, qui mérite autant les plus hautes distinctions pour sa réalisation que pour ses interprètes. Mais au-delà des prix, il y a cette sensation rare : celle d’avoir été déplacé, intérieurement, durablement.
Un cinéma qui ne cherche pas à convaincre, mais à faire ressentir. Et qui, ce faisant, touche à quelque chose d’essentiel.
SORDA en salles le
Un film de Eva Libertad
Avec Miriam Garlo, Álvaro Cervantes, Elena Irureta
Angela est sourde, Hector est entendant. Ils forment un couple épanoui et heureux malgré leur différence. Mais la naissance de leur premier enfant inquiète Angela : saura-t-elle créer un lien avec sa fille ? Comment apprendre à devenir mère dans un monde qui oublie si souvent d’inclure ceux qui n’entendent pas ?
Afin d’inclure tous les publics, ce film est proposé avec des sous-titres pour sourds et malentendants.
Récompenses
Goya 2026 – Meilleur premier film (Eva Libertad), Meilleur acteur dans un second rôle (Álvaro Cervantes), Meilleur espoir féminin (Miriam Garlo)
Premiers Plans d’Angers 2026 – Prix d’interprétation féminine, Prix Jeanne Moreau du public et Prix des Activités sociales de l’énergie
Berlinale 2025 – Prix du public de la section « Panorama »


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